Terminales géopolitiques
mercredi 14 janvier 2026
Thème 3 : histoire et mémoires
Alan Stivell à l'Olympia en 1972.
Introduction
1. La différence entre histoire et mémoire.
➪ Une entrée en matière, la chanson d’Alan Stivell, « Negro song » (1976). Voir une analyse de cette chanson.
❑ L’histoire est une enquête sur le passé. Le terme remonte à Hérodote, historien grec des guerres médiques. L’histoire vise à l’objectivité, elle établit les faits et tente de les expliquer, de les comprendre. L’historien repère et analyse les sources, les critique. L’objectivité historique est limitée, et la conscience de ces limites contribue à rendre l’histoire aussi objective que possible : l’historien est lui aussi inclus dans l’univers historique, il est d’une époque, d’un pays, d’une société (ne serait-ce que par ses compétences linguistiques, il peut être limité dans ses recherches).
Un exemple de politique mémorielle : la stèle dédiée aux époux Aubarbier, fusillés en 1944 pour faits de Résistance dans le village de Fanlac en Dordogne. La stèle posée à la Libération évoquait « les atrocités allemandes ». Plus tard, elle est réécrite. On parle désormais d'atrocités « nazies », ce qui évite d'imputer aux Allemands une culpabilité collective et facilite ainsi la réconciliation et la contruction européenne. La notice sur les époux Aubarbier est représentative du devoir de mémoire : on se souvient de ceux qui se sont sacrifiés pour la patrie. On notera que les Aubarbier sont honorés en tant que « victimes » plutôt qu'en tant que héros. La victimisation, également présente dans la chanson « Negro song », est souvent associée au « devoir de mémoire ».
❑ La mémoire est la perception subjective du passé. Elle a une dimension affective. La mémoire peut être fausse, elle est en tout cas manipulable. Les mémoires sont donc par déf° multiples (tout le monde n’a pas eu la même expérience historique, le même vécu, les mêmes récits).
Donc, quand on parle d’« histoire officielle », cela relève souvent de la mémoire (on instrumentalise l’histoire, pour des motifs qui sont souvent politiques);
vendredi 16 janvier 2026
❑ Le « devoir de mémoire » est le devoir de se souvenir de ceux qui se sont dévoués (jusqu’au sacrifice parfois) à l’intérêt commun, à la patrie. Ex : les poilus de 14-18, les résistants. On retient évidemment ce qui est glorieux ou défendable.
Par exemple, la Résistance est célébrée à juste titre, mais tout le monde n’était pas résistant. On gomme évidemment les aspects défavorables dans les politiques mémorielles (les lieux de mémoire, les commémorations).
Le devoir de mémoire prend souvent la forme d’une victimisation dans le contexte de ce que l’historien François Hartog a appelé le « présentisme ». Hartog distingue différentes formes de rapport au temps, qu’il appelle « régimes d’historicité ». Autrefois, les sociétés étaient sous un régime d’historicité différent du nôtre : les Romains croyaient en un temps cyclique (avec le retour de l’âge d’or). Le temps chrétien est linéaire, orienté vers le retour du Christ et le Jugement dernier. Les positivistes et les marxistes, héritiers des Lumières, croyaient ds le Progrès. Après les désillusions du progrès, les Occidentaux (surtout les Européens) se sont tournés vers le présent (une tendance accentuée par la société de consommation).
lundi 19 janvier 2026
➣ Devoir № 5 de type étude critique sur l'étude conclusive du thème 2 en salle 238.
Le mémorial soviétique de Stralsund, dans le nord-est de l'Allemagne. Ce monument commémore les soldats de l'Armée rouge morts aux environs de Stralsund en 1945. La ville fut conquise à l'extrême fin de la guerre, le 1er mai 1945, presque sans combats. Dès 1947, il fut décidé par les autorités de la zone d'occupation soviétique de créer un cimetière militaire associé à un mémorial, juste devant l'église Sainte-Marie, l'une des principales de la ville. En 1967, la République Démocratique Allemande (RDA) décide, d'un commun accord avec l'URSS, d'ériger un nouveau monument, un obélisque orné d'un bas-relief. Celui-ci représente un soldat de l'Armée rouge, portant une mitrailleuse d'une main. Le soldat tend l'autre main à un civil allemand. Le monument prenait ainsi une nouvelle signification : l'Armée rouge n'avait pas seulement conquis la ville, elle avait libéré sa population du régime nazi. C'était aussi une manière de justifier la présence permanente de l'Armée rouge en RDA tout au long de la Guerre froide.
On voit donc que la mémoire se prête à des manipulations. L'histoire nous enseigne que les Allemands opposèrent une résistance acharnée à l'avance soviétique. Et ce n'était pas tant par attachement à Hitler que parce qu'ils étaient effrayés par la brutalité des Soviétiques, eux-mêmes enclins à venger les plus de vingt millions de morts consécutifs à l'invasion nazie. Les soldats de l'Armée rouge violèrent des centaines de milliers de femmes allemandes. Si Stralsund ne résista guère, ce fut sans doute parce que l'on se disait que tout était fini. L'amitié germano-soviétique fut dans la période suivante essentielle pour la RDA dont la population – on le vit en 1989 – aspirait à la réunification sous un régime de liberté. Depuis la réunification allemande en 1990, on a pensé à faire disparaître le mémorial soviétique qui est à l'abandon, de même que les tombes du cimetière. Mais le mémorial est désormais partie intégrante d'un site classé depuis 2002 au patrimoine mondial de l'UNESCO : les cœurs historiques de Stralsund et Wismar. Malgré le peu d'enthousiasme des Allemands, auquel il faut ajouter les mauvaises relations avec Moscou depuis le début de l'invasion russe en Ukraine, il n'est donc pas possible de le détruire. Ce serait illégal, et les Allemands ne veulent pas donner l'impression de porter atteinte à la mémoire de la Seconde guerre mondiale.
mercredi 21 janvier 2026
REGARDER: "Japan's never ending war", documentaire de Rana Mitter (Oxford) pour la BBC (2018) : en quoi le cinéma japonais reflète-t-il les blessures mémorielles des Japonais ? (utilisé en classe). Voir aussi, en complément, l'entretien accordé par Rana Mitter au magazine The Economist, à propos de son livre China's war with Japan 1937-1945.
2. Les notions de crime contre l’humanité et de génocide, et le contexte de leur élaboration.
vendredi 23 janvier 2026
➪ Mémoires, « présentisme » et victimisation, selon l'historien Henry Laurens dans son livre Le Passé imposé, publié en 2022.
L'historien français François Hartog, né en 1946, est à l'origine du concept de « régime d'historicité » (2003). Un régime d'historicité est la manière dont une société, une nation, se représente son passé et en traite. Plus généralement, il s'agit de la façon dont, sur une période donnée, une société conçoit son inscription dans l'histoire, vers le passé, mais aussi en direction de l'avenir. Par exemple, au Moyen Âge, l'Europe occidentale était la Chrétienté. Elle vivait dans un temps allant de l'époque de Jésus jusqu'au Jugement dernier, au Salut et à la Résurrection. L'écrivain Chateaubriand (1768-1848) a vécu sous deux régimes d'historicité, celui d'Ancien régime, monarchique et chrétien, puis le régime moderne consécutif à la Révolution française. François Hartog observe que toute l'œuvre de Chateaubriand a été marquée par ce basculement : il écrit pour en témoigner et pour le comprendre. De 1922 à 1989, l'URSS se voyait comme l'avant-garde d'une révolution mondiale. L'histoire, selon l'idéologie de Marx et de Lénine, était fondée sur la lutte des classes et s'achèverait le jour où le communisme universel aurait réalisé une société parfaite, sans classes. En 1989, la chute du mur de Berlin marque la fin de ce régime d'historicité : l'URSS n'y croit plus et disparaît bientôt. Inversement, des Américains, comme le philosophe Francis Fukuyama, crurent alors assister à la fin de l'Histoire consistant, selon Fukuyama, dans le triomphe universel de la démocratie libérale. Nous savons que ce n'était pas aussi simple et que l'histoire continue. François Hartog construit un autre concept, fondé sur le constat de l'omniprésence du présent dans le régime d'historicité qui est le nôtre : le « présentisme ». Celui-ci est un régime d'historicité centré sur le présent, dans lequel la mémoire occupe une place considérable et tend à prendre le pas sur l'histoire.
➪ Un passé qui ne passe pas. Un extrait du Liseur (1995), roman de l'auteur et juriste allemand Bernhard Schlink (1995). Thèmes : traumatisme, conflit mémoriel, histoire, mémoires et justice.
❑ Dans le livre, page 173. Raphaël Lemkin et la définition du terme de génocide en 1944 à partir des exemples des Juifs et des Arméniens.
❑ La carte des États ayant signé au ratifié le statut de Rome (1998) qui aboutit en 2002 à l'établissement Cour pénale internationale (CPI) de La Haye. On observe que trois des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU (CSONU) ne l'ont pas signé (Chine) ou ratifié (Russie, États-Unis). Les grandes puissances restent jalouses de leur souveraineté, elles répugnent à dépendre d'une juridiction internationale qui pourrait poursuivre leurs soldats ou s'ingérer dans leurs affaires intérieures.