Le roi Charles III (à droite) et Emmanuel Macron, accompagnés de leurs épouses, la reine Camilla et Brigitte Macron, au British Museum, à Londres, le 2 septembre 2026. ADRIAN DENNIS / AFP / Le Monde. La tapisserie de Bayeux est une broderie qui raconte, en images et en latin, la conquête de l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, en 1066. Elle a été réalisée peu après les événements qu'elle raconte, à la fin du XI
Thème 4. Identifier, protéger et valoriser le patrimoine: enjeux géopolitiques.
lundi 7 septembre 2026
Axe 1 | Usages sociaux et politiques du patrimoine.
A. Réaménager la mémoire. Les usages de Versailles de l’Empire à nos jours.
Le tourisme: en 2018, Versailles franchit le cap des huit millions de visiteurs par an. Cette fréquentation très élevée en fait le troisième site le plus visité de France derrière Disneyland (14,8 millions) et le Louvre (9 millions), devant la Tour Eiffel (6,75 millions), le Musée d'Orsay (3,78 millions) et le Centre Pompidou (2,66) . En 2025, Versailles a accueilli 8,4 millions de visiteurs dont 81% d'étrangers.
Le tourisme: en 2018, Versailles franchit le cap des huit millions de visiteurs par an. Cette fréquentation très élevée en fait le troisième site le plus visité de France derrière Disneyland (16 millions en 2025) et le Louvre (un peu plus de 8 millions), devant la Tour Eiffel, le Centre Pompidou et le Musée d'Orsay.
L'actrice américaine Kirsten Dunst à Versailles dans Marie-Antoinette, film de Sofia Coppola (2006). C'est un film mondial, franco-américano-japonais, qui s'inspire très librement de l'histoire, au risque de l'anachronisme, pour faire de Marie-Antoinette une jeune femme incomprise: une vision hollywoodienne de l'Ancien régime.
L'histoire de France: Versailles a été un haut lieu de la Révolution. Cette gravure de 1789 rend hommage aux femmes de Paris qui, les 5 et 6 octobre, parce qu'elles redoutaient la disette, allèrent chercher à Versailles la famille royale pour ramener à Paris «le boulanger, la boulangère et le petit mitron».
Louis-Philippe et ses fils devant les grilles de Versailles, par Horace Vernet. C'est la monarchie de Juillet qui fait de Versailles un musée en 1837. L'inscription «A toutes les gloires de la France» était une idée de Louis-Philippe, qui voulait réconcilier les Français autour de la grandeur de leur histoire, celle de l'Ancien régime comme celle de la Révolution et de l'Empire. Voir l'exposition de 2018-2019: Louis-Philippe et Versailles.
Versailles dans l'histoire de l'Europe: la proclamation de l'Empire allemand par Bismarck (en blanc, au pied du roi de Prusse et nouvel empereur d'Allemagne Guillaume Ier) dans la Galerie des Glaces au lendemain de la défaite française de 1870. Le lieu de la cérémonie était une humiliation pour la France qui venait d'être écrasée. Tableau allemand d'Anton von Werner, 1885.
De l'échelle européenne à l'échelle mondiale: en 1919, la Conférence de la paix se déroule à Versailles et débouche sur le traité éponyme. On voit ici le Président du Conseil français Georges Clemenceau, dit le «Tigre» et le président américain Thomas Woodrow Wilson.
Un usage géopolitique: Versailles au service de la diplomatie française du XXIe siècle, avec la visite de Vladimir Poutine le 29 mai 2017. Cette visite eut lieu à l'occasion d'une exposition commémorant le passage du tsar Pierre le Grand en 1717. C'était une tentative de renouer un dialogue avec la Russie, trois ans après l'annexion de la Crimée.
Un usage mondain et controversé de Versailles : le mariage de Carlos Ghosn le 8 octobre 2016. L'établissement public du château mit le Grand Trianon à la disposition du PDG de Renault-Nissan. La prestation, d'une valeur de 50 000 €, aurait été offerte en contrepartie d'un accord de mécénat conclu en juin 2016 avec le groupe automobile.
Le mécénat: En mai 2014, Dior tourne un film publicitaire, Secret Garden III dans les jardins du château de Versailles. Des mannequins y incarnent l'idéal du luxe à la française. La maison Dior, qui fait partie du groupe LVMH, FTN française, a contribué à la restauration du pavillon de la reine à Trianon, puis à celle de la Chapelle royale de Versailles.
Versailles au cœur des relations transatlantiques, à travers la French-American foundation créée en 1975 à l'initiative des présidents Gerald Ford et Valéry Giscard d'Estaing. Tous les ans, un dîner de gala réunit des personnalités françaises et américaines dans la Galerie des Batailles du château de Versailles. Le 5 décembre 2015 Valéry Giscard d'Estaing y participait avec Michael Bloomberg, milliardaire et ancien maire de New York et Jane Hartley, alors ambassadrice des États-Unis.
Versailles est le lieu de réunion du Congrès, c'est-à-dire la réunion conjointe, exceptionnelle, des deux chambres du Parlement. Le 16 novembre 2015, François Hollande s'adressait au Congrès à la suite des attentats islamistes du 13 novembre.
❑ 1682 : Louis XIV installe la cour à Versailles, un palais tout neuf, construit à l’ouest de Paris à partir d’un pavillon de chasse. Le but est d’impressionner la noblesse et de la divertir par une vie de cour somptueuse, pour l’empêcher de se rebeller. Louis XIV avait dû, âgé de cinq ans, fuir Paris à cause de la Fronde, une révolte conjointe des grands nobles et des bourgeois de Paris. Autre but de politique intérieure : s’éloigner de Paris, ville tumultueuse et rebelle. Le 6 octobre 1789, la monarchie de Versailles prend fin quand les Parisiennes ramènent la famille royale à Paris, aux Tuileries.
❑ Dès le début, Versailles contribue donc à la propagande royale : c’est le centre du pouvoir, autour du Roi-Soleil ; c’est aussi un foyer de culture théâtrale, musicale, littéraire. Ex : le Te Deum de Charpentier, souvent utilisé pour célébrer les victoires militaires du roi, qui devient en 1964 le générique de l’ORTF, la radio-télévision nationale mise en place par le général de Gaulle.
❑ Le tournant du XIXe siècle: en 1837, Louis-Philippe transforme Versailles en musée, dédié «à toutes les gloires de la France». Le régime de Louis-Philippe, la monarchie de Juillet, était né de la révolution de 1830. Louis-Philippe veut réconcilier les Français autour d’un compromis : un roi bourgeois, le drapeau tricolore, autrement dit une monarchie qui pérennise les acquis de 1789.
❑ Versailles a un rôle international : il confère à la France du prestige ; c’est un symbole de puissance. ⇒ Versailles est imité à l’étranger :
- par Frédéric II de Prusse (1740-1786), qui fait construire le palais de Sans-Souci à côté de Berlin à Potsdam, le Versailles allemand.
- au XIXe siècle, par Louis II de Bavière qui fait construire le château de Herrenchiemsee.
❑ en 1871, Bismarck, vainqueur de Napoléon III, fait proclamer le nouveau Reich allemand à Versailles, dans la Galerie des glaces. Versailles est alors la capitale de Thiers qui combat la Commune de Paris ⇔ «Versaillais» devient symbole de réactionnaire.
❑ 1919 : la conférence de la paix s’installe à Versailles et aboutit au traité de Versailles. Clemenceau, Wilson, Orlando et Lloyd George sont les ppaux dirigeants.
❑ depuis : Versailles a été le lieu de réunions du Congrès (les deux assemblées ensemble), mais aussi de sommets internationaux (le G7 en 1982 sous Mitterrand).
❑ Mais Versailles coûte cher ⇒ la recherche d’une valorisation, de financements, de mécénats. Ex : l’usage de Versailles pour la publicité, avec Dior (LVMH).
mercredi 9 septembre 2026
Les frises du Parthénon sont un monument de la démocratie athénienne du Ve siècle avant Jésus-Christ. Elles sont aujourd'hui au British Museum.
B. Conflits de patrimoine. Les frises du Parthénon depuis le XIXe siècle
❑ Le Parthénon = le grand temple d’Athéna à Athènes, érigé au Ve siècle av. J-C sous le gvt de Périclès. Un monument grandiose symbolisant la puissance d’Athènes, la grande puissance maritime de Grèce et de la Mer Egée. Un monument visible, au sommet de l’Acropole. Un monument payé par les alliés d’Athènes : Athènes s’était approprié le trésor de l’alliance, extorquait un tribut à ses alliés : une relation hégémonique. Les monuments de l’Acropole étaient splendides, mais représentaient aussi la sujétion des alliés.
- Décoration ppale du temple : la frise des Panathénées, représentant la grande fête civique et religieuse d’Athènes. Un défilé des magistrats, des soldats, prêtres et prêtresses, citoyens, éphèbes et jeunes filles.
- au cours du Moyen Age et jusqu’au début du XIXe siècle, la Grèce passe sous le contrôle des Turcs ottomans. Le Parthénon n’avait aucune valeur patrimoniale pour les Ottomans, il devient un entrepôt, ou il est laissé à l’abandon.
- au début du XIXe siècle, les Grecs se soulèvent, et leur lutte suscite la sympathie des Occidentaux. C’est le philhellénisme. C’est le contexte dans lequel Lord Elgin, un Anglais, obtient des Turcs l’autorisation d’enlever les frises du Parthénon pour les ramener à Londres, ds un but de protection.
➙ Le point de vue des Philhellènes du XIXe siècle : Chateaubriand et Byron.
Les funestes effets d'un amour des arts peu réfléchi.
➣ Voir le texte en PDF.
Dans la première partie de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, publié en 1811, Chateaubriand évoque le sort des frises du Parthénon. Bien qu'anglophile – les Anglais l'avaient accueilli alors qu'il était émigré sous la Révolution, il avait aimé une jeune anglaise et fut plus tard ambassadeur à Londres –, il déplore l'enlèvement des marbres par Lord Elgin.
Par quelle fatalité ces chefs-d’œuvre de l’Antiquité, que les modernes vont admirer si loin et avec tant de fatigues, doivent-ils en partie leur destruction aux modernes? Le Parthénon subsista dans son entier jusqu’en 1687 : les chrétiens le convertirent d’abord en église, et les Turcs, par jalousie des chrétiens, le changèrent à leur tour en mosquée. Il faut que des Vénitiens viennent, au milieu des lumières du XVIIe siècle, canonner les monuments de Périclès; ils tirent à boulets rouges sur les Propylées et le temple de Minerve; une bombe tombe sur ce dernier édifice, enfonce la voûte, met le feu à des barils de poudre et fait sauter en partie un édifice qui honorait moins les faux dieux des Grecs que le génie de l’homme. La ville étant prise, Morosini, dans le dessein d’embellir Venise des débris d’Athènes, veut descendre les statues du fronton du Parthénon, et les brise. Un autre moderne vient d’achever, par amour des arts, la destruction que les Vénitiens avaient commencée.
J’ai souvent eu l’occasion de parler de Lord Elgin dans cet Itinéraire: on lui doit, comme je l’ai dit, la connaissance plus parfaite du Pnyx et du tombeau d’Agamemnon ; il entretient encore en Grèce un Italien chargé de diriger des fouilles, et qui découvrit, comme j’étais à Athènes, des antiques que je n’ai point vues. Mais Lord Elgin a perdu le mérite de ses louables entreprises en ravageant le Parthénon. Il a voulu faire enlever les bas-reliefs de la frise : pour y parvenir, des ouvriers turcs ont d’abord brisé l’architrave et jeté en bas des chapiteaux ; ensuite, au lieu de faire sortir les métopes par leurs coulisses, les barbares ont trouvé plus court de rompre la corniche. Au temple d’Érechthée, on a pris la colonne angulaire; de sorte qu’il faut soutenir aujourd’hui avec une pile de pierres l’entablement entier qui menace ruine.
Les Anglais qui ont visité Athènes depuis le passage de Lord Elgin ont eux-mêmes déploré ces funestes effets d’un amour des arts peu réfléchi. On prétend que Lord Elgin a dit pour excuse qu’il n’avait fait que nous imiter. Il est vrai que les Français ont enlevé à l’Italie ses statues et ses tableaux, mais ils n’ont point mutilé les temples pour en arracher les bas-reliefs ; ils ont seulement suivi l’exemple des Romains, qui dépouillèrent la Grèce des chefs-d’œuvre de la peinture et de la statuaire. Les monuments d’Athènes, arrachés aux lieux pour lesquels ils étaient faits, perdront non seulement une partie de leur beauté relative, mais ils diminueront matériellement de beauté. Ce n’est que la lumière qui fait ressortir la délicatesse de certaines lignes et de certaines couleurs: or, cette lumière venant à manquer sous le ciel de l’Angleterre, ces lignes et ces couleurs disparaîtront ou resteront cachées. Au reste, j’avouerai que l’intérêt de la France, la gloire de notre patrie et mille autres raisons pouvaient demander la transplantation des monuments conquis par nos armes ; mais les beaux-arts eux-mêmes, comme étant du parti des vaincus et au nombre des captifs, ont peut-être le droit de s’en affliger.
La même année, Byron, le grand écrivain anglais romantique et philhellène, se lamentait de la même manière, dans son poème Childe Harold, sur le déménagement de la frise:
Dull is the eye that will not weep to see
Thy walls defaced, thy mouldering shrines removed
By British hands, which it had best behoved
To guard those relics ne'er to be restored.
Curst be the hour when from their isle they roved,
And once again thy hapless bosom gored,
And snatch'd thy shrinking gods to northern climes abhorred !
Aveugles sont les yeux qui ne versent pas de larmes en voyant tes objets sacrés pillés par de profanes mains anglaises
Qui ont encore blessé ton sein meurtri et ravi tes dieux,
Des dieux qui haïssent l'abominable climat nordique de l'Angleterre
vendredi 11 septembre 2026
❑ Aujourd’hui : la revendicat° grecque sur les marbres du Parthénon. Donc un litige international.
❑ Des aspects juridiques, puisque c’est la voie du droit qui est choisie pour résoudre le conflit. Non sans raisons, les Grecs estiment que les frises du Parthénon sont un élément essentiel de leur patrimoine. La Grèce d’aujourd’hui, une démocratie membre de l’UE, réclame leur retour.
Les arguments britanniques :
- l’inaliénabilité du patrimoine des musées nationaux (au RU, une loi de 1963).
- le British Museum est un musée à vocation universelle. Les œuvres de portée universelle ne doivent pas nécessairement être exposées dans leur pays d’origine (si on généralisait le ppe du rapatriement, on viderait la plupart des grands musées européens).
❑ L’opinion publique semble de plus en plus sensible aux arguments des Grecs. On reproche aux puissances impérialistes (coloniales) le « pillage » des œuvres des pays dominés. Il se peut aussi qu’une partie de l’opinion soit aujourd’hui indifférente aux frises du Parthénon.
❑ La question est délicate et tend donc à s’éterniser. On redoute de créer un précédent qui obligerait à d’autres restitutions. La France est elle-même prudente ; elle a restitué quelques œuvres à des États africains. Le patrimoine est susceptible de rassembler (par exemple, la nation grecque autour de l’idéal démocratique), mais il peut aussi diviser (ici Grecs et Britanniques). L’affirmation de la valeur universelle d’une œuvre ne suffit pas à résoudre les tensions géopolitiques autour du patrimoine.
Le Vatican possédait des fragments de la frise du Parthénon et a décidé de les restituer aux Grecs.
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